Mon épouse, cette fleur.

IMG_8314Hello world. J’ai pas mal communiqué ces derniers temps sur la page facebook du blog, mais je sais que tout le monde ne s’y rend pas, alors le préambule de cet article risque d’être un peu abrupt pour ceux qui ne seraient pas au courant… Sakura, mon épouse, est décédée des suites de son cancer le 1er Novembre à 3h du matin. Avant de repartir gaiement dans la nature japonaise et réalimenter, enfin, le blog de joyeusetés (car c’est bien mon intention), je voudrais prendre le temps d’écrire sur la façon dont j’aborde tout ça aujourd’hui. Car si j’ai la chance et le plaisir d’avoir autant de fidèles lecteurs et lectrices, qui nous ont si bien supportés depuis un an, je dois dire tout de même que j’écris beaucoup pour mon moi futur, car j’aime me replonger dans ma tête telle qu’elle était au moment de chaque rédaction d’article. Et aujourd’hui dans ma tête, c’est un beau merdier. Pardonne moi si tout ce qui suit est un peu décousu. Aujourd’hui je vais t’aider à mieux connaître ma femme, et moi, au gré des pensées qui se bousculent dans mon crâne… Les joyeux souvenirs, les tristes constats, les questions, les fiertés… tout ça en vrac, comme mon cœur.

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Je suis triste, mais j’me soigne. Bien des gens me félicitent ces jours ci de ma façon de gérer le décès de ma femme, la façon dont je n’ai rien laissé paraître au travail tout au Long de cette douloureuse année… Et le fait que j’aie repris le travail si vite (le lendemain de la crémation, les applaudissements sont inutiles). Certains me font même comprendre qu’il ne comprennent pas vraiment comment c’est possible…

Dans un tel moment, qui dépasse l’épreuve, qui va au delà de la douleur, quand une réalité aussi dure s’impose à toi, que faudrait-il faire? Se terrer chez soi? Pleurer, ne plus se nourrir, être en colère? Se réfugier dans la religion? Oui, j’admets bien volontiers que c’est là une des seules vertus que je reconnais aux dogmes… Ils offrent une sorte de compensation, un réconfort peut être? Une illusion agréable. Mais voilà… Je suis plutôt anti-clérical comme mec. Le simple fait d’imaginer que ma femme existe encore sous quelque forme que ce soit, mais sans moi, m’est insupportable, je ne sais que trop bien ce que ça fait. Pour autant, mon salut vient bien d’un livre aussi, mais pas aussi gros que la Bible… Écrit il y a presque aussi longtemps que celui du petit barbu à la croix de bois, c’est en classe de philo de terminale que le virage s’est amorcé. Le Manuel d’Epictète. Initiation par l’exemple au Stoïcisme. Voilà ma religion, mon médicament. Comme tout remède, des fois il marche, des fois il faudrait augmenter la dose… Ces jours ci, je m’impose dix fois la dose prescrite.

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L’idée de base est simple : il y a des choses sur lesquelles on a prise, et d’autres sur lesquelles on n’a aucune influence. L’exercice consiste à concentrer son énergie sur celles sur lesquelles on peut agir. Simple non? Non bien entendu. Ce serait simple si nous étions des êtres composés uniquement de raison, évidemment. Il n’empêche que c’est en tendant à cet idéal que je parviens à rester debout, exactement comme nous sommes restés debout devant les différents moments de la maladie… La grosse différence étant qu’alors on se tenait la main, mais qu’aujourd’hui je porte nos deux alliances tout seul.

« Ma femme est morte ». « Elle n’est plus là ». « Je suis seul ». Je n’ai aucun problème pour prononcer ces phrases, je peux décrire très précisément le déroulement des événements qui ont suivi son décès. La cérémonie, la crémation, comment j’ai installé ses restes à la maison. Je peux raconter tout ça, méthodiquement, et même avec humour. Cela ne me fait pas fondre en larme devant tout le monde ou ne me serre la gorge… C’est peut-être ça qui surprend les gens? Peut-être pensent-ils que parce que je peux faire ça, je gère ma peine? Ils se trompent, c’est comme ça que je gère les moments où j’ouvre la porte à ma peine, c’est une sacrée nuance. Parce que c’est d’y accorder une pensée, un temps pour y associer des images, des concepts, imaginer des situations futures et mettre en exergue son absence qui m’atterre. Pas d’énoncer des faits.

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La pudeur, la fierté. Ça aussi ça m’oblige à garder la tête haute. J’ai toujours été bien meilleur à écouter les problèmes des potes qu’à raconter les miens. Je sais combien il est difficile de trouver les mots justes pour réconforter. Je sais combien une phrase mal calibrée peut être plus dévastatrice qu’elle ne devrait. Je n’ai ni envie d’imposer ça aux autres, ni envie d’entendre des maladresses. La seule et unique personne au monde à qui je ne pouvais rien cacher, et la seule à qui je n’avais surtout jamais eu la moindre envie de cacher quoi que ce soit, n’est plus là. C’est ça la solitude. Je sais combien tout le monde voudrait être avec moi, combien tout le monde voudrait m’apporter ce réconfort, mais c’est impossible. Ils m’en apportent un autre, très important… mais pas ce sentiment de lâcher prise. Ce sentiment d’être libéré de toute entrave, crainte, barrière, poids… Aucune peur d’être jugé. Que ce soit en bien ou en mal, être jugé c’est être partiellement incompris, et tout le monde juge, prétendre l’inverse est juste un mensonge consenti par l’ensemble des humains. Mais quand j’étais dans ses yeux, il n’y avait pas de jugement. Juste sa connaissance, et sa compréhension de qui elle regardait. Et c’était réciproque.

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Cela fait bientôt deux semaines. Incroyable. J’attends toujours qu’elle ouvre la porte d’entrée et crie « Tadaima ». Le plus naturellement du monde, je lui répondrais « Okaeri » et irais l’embrasser. Je ne serais ni étonné, ni déstabilisé. Je lui demanderais juste « Alors, ça s’est passé comment? » et comme toujours, elle ne me répondrait pas, irait se gargariser et mettre son jogging. Moi, fidèle à mes habitudes, je reste dans le chambranle de la porte de la salle de bain, attendant le récit fantastique, et elle me fusille du regard car elle n’aime pas que je la fixe sans rien dire. Alors je vais au salon et j’attends. Finalement, il n’y aura rien de plus qu’un simple « bof, comme d’hab, rien de spécial, et toi? »… « pareil! » et alors cela mettra un terme à tout ce temps passé loin l’un de l’autre, cette horrible longue journée, et nous seront tout entiers dédiés au temps à passer ensemble.

Mais non. 10 fois par jour, je cherche quelque chose à la maison, et ne le trouvant pas, je porte la main à mon téléphone pour l’appeler… Et en une seconde je passe de la frustration à la colère, puis à la tristesse. Et c’est tout. Retour au pilote automatique, je sais comment vivre seul. J’ai vécu 28 ans sans la connaitre. Mais retirer la vue à quelqu’un qui vient de la recouvrer au bout de 28 piges, c’est plus cruel que tout.

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Elle n’a jamais trop aimé que je publie des photos d’elle. Je me venge aujourd’hui, car moi, je n’avais qu’une envie, c’était de montrer au monde entier combien mon épouse était belle. Combien son regard était expressif. Pour que tout le monde comprenne qu’elle n’avait pas besoin de longs discours pour montrer sa force, contrairement à moi. Il m’a toujours fallu expliquer, disserter, convaincre, enjoliver, palabrer… Je suis le Renard et elle le Corbeau, mais je n’ai jamais obtenu le fromage. Pas à ses dépens en tout cas. Elle l’a partagé.

Et que reste-t-il au Renard quand il n’a plus personne à qui parler? Tout ce que j’ai fait ces cinq dernières années… Tout, sans exception, je l’ai fait soit pour elle, soit grâce à elle. Tout. Ce n’est pas une formule. Ce n’est pas une chanson de Bryan Adams ou de Cabrel. Elle m’a fait arrêter la France et la cigarette, commencer mon vrai travail et le Japon. Elle m’a donné envie d’être responsable. De m’occuper d’elle. Elle m’a montré que je savais faire ça. Et je crois, j’espère… non c’est de la fausse modestie… je sais que je lui ai montré qu’elle pouvait sourire. Qu’elle pouvait s’ouvrir aux autres, et qu’elle pouvait se reposer sur quelqu’un, de temps en temps. Car non, elle n’était pas juste une jolie jeune fille souriante. Elle ne l’a pas toujours été…

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Petite, elle était persuadée que sa mère ne l’aimait pas. Qu’elle préférait sa petite sœur. Leur mère, si l’on en croit ma femme, était assez dure. Et si l’on en croit les photos, ça ne semble pas impossible. Elle est décédée quand Sakura était adolescente. Elle m’a souvent dit qu’elle n’avait que peu de souvenirs de sa mère. Qu’elle n’avait pas été franchement triste de sa mort… Je crois que Sakura s’était déjà fermée à ce moment là, pour se protéger. Son père n’était pas là pour elle. Pas comme elle le voulait. Japonais old school, il s’est trouvé désemparé et a simplement continué à assurer son rôle de mâle : travailler pour rapporter l’argent. Il n’a pas vu que ses filles avaient besoin d’autre chose. Et elle ne lui a pas pardonné ça. Elle a mené la vie dure à sa petite sœur aussi.

Le soir après l’école, ma belle sœur tentait de discuter avec sa frangine, posait des questions sur sa journée… Et si moi j’ai réussi à obtenir des « bof rien de spécial », la petite sœur n’obtenait même pas un regard. Je connais ma femme quand elle a décidé d’être dure. Elle l’est. Partir en France a probablement été un énorme déclencheur pour elle. Pas seulement parce qu’elle m’y a rencontré, mais plutôt parce qu’elle s’est trouvée elle-même. Libérée de ce carcan familial qu’elle ne pouvait plus supporter, tout en ayant pourtant endossé le rôle de femme au foyer, contrainte et forcée. J’ai simplement trouvé la fleur quand les pétales commençaient à s’ouvrir, et j’ai dégagé quelques branchages pour lui donner plus de soleil.

CIMG0285On me dit que seul le temps pourra diminuer ma peine. Vraiment? J’espère. Car pour l’instant, plus les jours passent, plus elle me manque. La pression est retombée. Le choc est passé, j’ai lâché sa main, et petit à petit, c’est son absence qui s’installe. C’est plus dur. Même de la voir mourir, même la regarder s’éloigner… c’était toujours la regarder. Elle était là, avec moi, et les mots que j’articulais lui parvenaient, à elle. Maintenant ils tournent en boucle dans ma tête, prisonniers. Et même les écrire ici ne semble pas si efficace que je l’espérais.

Le leitmotiv est court et ternaire. Elle n’est plus là/Je veux la voir/Putain de merde. Désolé, mais en substance, c’est ça. Après bien sûr tout un tas de fioritures s’ajoutent autour de cette maudite trinité, mais on en revient toujours plus ou moins à ça. Je ne sais pas si on a tellement d’occasions dans la vie de ressentir ça… Tu sais, tu roules sur l’autoroute, tout baigne, tu vas chez des amis pour le déjeuner, tu es pile dans les temps, et là tu rates la sortie. Merde! Tu vas devoir te payer un sacré détour et tu connais pas la région, ça sent le drame… Cette seconde de panique, de prise de conscience qu’il est trop tard, d’énervement… t’as presque envie de freiner mais c’est pas possible… C’est cette seconde là qui tourne en boucle dans ma tête depuis 2 semaines. Et je n’aurais pas d’autre sortie. Pas avec elle.

SONY DSCRegarder les photos… Ça aussi c’est étrange. Je ne voulais pas le faire. J’ai été forcé. Il fallait trouver les photos pour la cérémonie. Elle en avait sélectionné 6 car elle avait anticipé beaucoup de choses, sage comme elle était. Une vidéo pour sa sœur et moi, expliquant ce qu’elle ne voulait pas, et ce qu’elle voulait, et ces photos. Mais elle n’avait pu choisir que parmi celles dont elle disposait sur son ipad. J’en avais bien plus, comme tu peux le constater aujourd’hui, où je te sers cette sélection. Je les ai donc regardées. Et avec chaque regard porté sur l’une d’elle, c’est les sons, les odeurs, la journée entière qui revient. Celle ci-dessus te plaira peut-être car elle y est belle. Son regard plongé dans le tien. Cet angle sympa… Elle me plait parce que je revis le feu d’artifice qui a suivi ce soir là. Parce que je sais que malgré son visage figé par mon déclencheur, la seconde d’après, elle m’a engueulé de ne pas tenir en place, qu’il fallait que je commence à manger au lieu de faire des photos d’elle.

De toute façon dis-toi bien que toutes ces images où elle nous regarde à travers mon œil, lui ont été volées. Systématiquement, je l’appelais pour avoir ce regard. Elle était comme tout le monde, elle n’aimait pas spécialement que je la mitraille. Mais elle savait bien ce qui se passerait quand j’avais l’appareil en main et qu’elle entendait derrière elle « Chérie? »… Clic!… La plupart du temps elle souriait vaguement et se retournait avec un petit « pff » et un sourire en coin.

IMG_8246Regarder les photos… Finalement ça m’a aidé. J’avais peur. Peur de ne garder que l’image d’elle malade. Car ces derniers mois, elle l’était. Et c’était devenu son état normal. Je ne l’ai jamais regardée en tant que « malade ». Quand j’étais avec elle, c’était juste elle. Pas une version malade d’elle. Son regard n’avait pas changé, et il n’y avait pas ce décalage entre deux états de la même personne, qu’on peut avoir quand on retrouve quelqu’un après 10 ans de séparation. Mais quand je regardais une photo d’elle prise à l’hôpital, d’un coup, ce décalage me sautait aux yeux. Là c’était difficile. Chaque fois que mon esprit vagabondait du côté de la comparaison entre ce que mon épouse avait été et ce qu’elle était devenue, les larmes étaient difficiles à contenir.

Fort heureusement, ces moments étaient rarissimes. Même à la fin. Pour tout dire, j’ai retrouvé hier une photo prise l’avant veille de sa mort, et j’ai été choqué de voir l’état dans lequel elle était. Je me souviens parfaitement de ce moment, et ce n’est pas la femme que j’avais à côté de moi. Je ne la voyais vraiment pas comme ça. Mais regarder les photos m’a aidé à doucement gommer ces derniers mois. Pas ce qu’on a vécu, pas ce qu’elle a fait. Sa force, sa dignité, notre union plus forte qu’avant, ce que je croyais impossible… Non, juste le fait qu’elle était clouée dans un lit depuis 3 mois.

IMG_0867Ces derniers temps, les lignes avaient beaucoup bougées. Ces lignes qui marquent les limites de ce qu’on peut faire. Les frontières entre l’état normal et la fierté d’accomplir quelque chose de plus. Pour elle, accomplir quelque chose de plus, c’était se lever et faire quelques pas dans les couloirs du 7ème étage de l’hôpital. C’était aller aux toilettes seule. Manger tout un plateau repas. Et nous nous sommes appliqués à voir ça comme de vraies chances. De vrais défis. Pas des défis au rabais faute de mieux. Pas des défis pour personnes diminuées. Aucun lot de consolation ici, juste des choses à faire, et dont on est fiers de pouvoir les faire, exactement comme on est fier de trouver un boulot qui nous plait, être capable de monter un nouveau meuble, obtenir un diplôme… bref, tout ce qu’on fait de motivant dans la vie.

C’est pour ça qu’elle n’a ressenti que peu de « coups durs » en définitive. Et sans surprise, les deux seules vraies déceptions et frustrations qu’elle a eu, les deux seuls moments où elle a pleuré en ma présence, ont été les moments où ces lignes devenaient infranchissable. D’abord le jour où elle a compris que le combat était perdu, et puis le jour où elle n’a plus réussi à se relever des toilettes seule. Mais alors nous avons fixé ensemble de nouvelles lignes, de nouveaux objectifs : ne pas donner de victoire facile à la tumeur, et se satisfaire de ce qu’on a. C’est à peu près à ce moment là qu’elle a commencé la rééducation… enfin… des exercices physiques.

IMG_0726Petit à petit il était de plus en plus difficile pour elle de bouger. Son corps devenait faible. Ses muscles ne travaillaient plus et cela influait évidemment sur son moral. L’une des choses les plus dures et les plus effrayantes pour les malades ou les personnes en fin de vie, c’est de perdre le contrôle. De ne plus être aux commandes de leur corps. Je le savais et elle n’a fait que me le démontrer. Aussi quand l’hôpital a commencé à envoyer cette jeune kiné pour des exercices quotidiens, on a été très contents. Évidemment cela offrait une activité, occupait un créneau horaire dans la longue et vide journée, mais pour elle, il y avait quelque chose en plus. Elle ne l’a jamais exprimé clairement, et je crois qu’elle ne l’a même pas vraiment mentalisé, mais j’ai pu le comprendre en regardant son visage.

les exercices étaient toujours les mêmes. La kiné levait ses jambes et les pliait en séries de dix mouvements. Puis les bras. Elle poussait gentiment sur l’avant bras et Sakura devait le plier dix fois… Elle avait aussi cet exercice où elle tenait son oreiller des deux mains et devait le lever au dessus de sa tête. Et chaque jour où elle avait la force de faire ces exercices, chaque mouvement qu’elle faisait à ce moment là, elle le faisait avec un sourire radieux sur le visage. C’était dingue! Je ne l’ai jamais vue sourire sans discontinuer si longtemps, et je ne l’avais définitivement pas vue sourire si largement depuis de longs mois. Très clairement elle avait un sentiment de réussite. Et moi aussi. J’étais si fier d’elle! Je l’ai toujours été, mais là… C’était tellement gratifiant. Pour elle et pour moi.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA27 ans, 1 mois et 28 jours. C’est là que le compteur s’est arrêté pour elle. J’ai d’abord trouvé ça injuste. Elle a dit ce mot plusieurs fois aussi. Elle trouvait ça injuste d’être frappée par cette maladie. De voir que sa vie serait plus courte que prévu… Et je me suis beaucoup interrogé depuis sa mort sur cette notion d’injustice. Il y a deux choses dont on est sûrs sur cette terre. La première est qu’on va tous mourir, la seconde est qu’on ne sait pas quand et que tout le monde à un temps imparti différent. En ce point, nous sommes identiques à toute forme de vie créée par la Nature. On trouve triste qu’un oisillon tombe de son nid, qu’un chaton se fasse écraser, ou qu’une jeune antilope soit chopée par une lionne. Mais on ne trouve pas ça injuste.

Je suis revenu de cette idée d’injustice. Injustice par rapport à qui? À quoi? Une disparition abrupte, un accident, un meurtre. Je peux comprendre. Mais nous? C’est une mort naturelle. Et on a pu s’y préparer, l’accepter, en tirer du positif. C’est pas évident, et il y a un revers de la médaille. La période de tristesse est longue. Les occasions de s’effondrer sont nombreuses, et il faut s’harnacher solidement l’un à l’autre comme une cordée qui part en montagne. Mais malgré tout, ça reste une chance.

IMG_9952J’ai dit plus haut que je pouvais parler sans peine du déroulement des événements. De tout ce qui a suivi le décès. Même les premières minutes… L’organisation, la chambre funéraire, la crémation etc… J’ai en revanche beaucoup plus de mal à évoquer les derniers moments. Ses dernières 24 heures. Je ne vais pas en parler ici, même si le but de cet article était de mettre à plat les pensées qui hantent ma boîte crânienne ces jours-ci. Celles- ci me hantent aussi. Mais j’essaye juste de les occulter avec les autres. Mais je peux dire ceci :

L’unique angoisse que j’avais, était de ne pas pouvoir être près d’elle aux derniers instants. De rater son dernier souffle. De la laisser partir sans lui avoir tenu la main, caressé le front, chuchoté que tout allait bien et qu’elle pouvait lâcher prise, que j’irai bien qu’on était prêts. Fort heureusement, j’ai pu le faire. Je ne sais pas à quel point elle en a été consciente, probablement qu’elle ne l’a pas été. Mais moi je l’étais. Jusqu’au bout, on s’est tout dit. Jusqu’au bout on s’est tenus côte à côte.

SONY DSCLa veille de son décès, alors qu’elle était encore bien consciente, somnolente à cause des calmants, mais alerte quelques minutes d’affilées si besoin, je lui ai posé trois questions : « Est ce que tu as mal? » « Est ce que tu as peur? » « Est ce que tu es triste? » Elle a répondu par la négative trois fois. Elle ne pouvait déjà plus vraiment parler, mais elle arrivait très clairement à répondre de la tête… Et du regard. Son œil n’hésitait pas. Et je n’ai eu aucun problème à comprendre qu’elle disait vrai. J’en ai été plus que soulagé. C’est l’un des derniers réels échanges que l’on ait eu, car peu après, elle a eu une légère douleur et les infirmières ont augmenté une dernière fois la dose de calmants, la plongeant un peu plus dans le sommeil.

Dans toute cette aventure, car oui, on s’est toujours attachés à voir notre vie comme une aventure commune, aucune raison de voir ce triste épisode différemment, c’est même peut-être la plus grande aventure que l’on ait eu… la dernière, certes, mais raison de plus pour ne pas passer à côté, et ne pas la bâcler… Dans toute cette aventure disais-je, il y a un paquet de choses dont nous sommes fiers. Et je suis peut-être le seul à pouvoir en parler aujourd’hui, mais je peux le faire en son nom sans problème. Nous sommes fiers d’être restés soudés. D’avoir parlé de tout ensemble. D’avoir regarder les choses en face pour mieux les vivre. D’avoir été aussi complémentaires dans l’épreuve que dans les joies. D’avoir toujours dit la vérité, même celle difficile à entendre ou à prononcer. D’avoir craché à la gueule de ce cancer, et de ne pas lui avoir laissé une victoire facile. Sa victoire, à elle, c’est celle-là. C’est de l’avoir regardé dans les yeux, et de n’avoir pas baissé la tête. Ma victoire, à moi, c’est d’avoir été un bon mari. Et d’avoir fait mon maximum pour elle. Parce que le faire pour elle, c’était de toute façon le faire pour moi.

IMG_0648On ne s’est pas mariés comme il aurait peut-être fallu. Comme certaines personnes auraient aimé. Je le sais, je le comprends. On s’est mariés tous les deux. Un mardi matin, à 9 heures, avant de se séparer à l’arrêt de bus pour partir chacun à son boulot, avec un petit bisou et un banal « bonne journée, à ce soir mon amour ». On n’a pas dépensé un rond, on n’a attendu personne. On n’a même jamais entendu le laïus de l’adjoint au maire puisqu’au Japon, il n’y a même pas de cérémonie civile si on n’en veut pas, et notre mariage français s’est fait par renvois de dossiers à l’ambassade de France. Mais je peux t’assurer qu’on a honoré le moindre mot des traditionnels vœux de mariage.

On n’a pas eu à dire à qui que ce soit qu’on promettait de s’aimer, de se chérir et de se faire des crêpes, dans la joie et la peine, la santé et la maladie, jusqu’à ce que la mort nous sépare. On l’a fait. Point. Et je vais même prendre sur moi de l’aimer et de la chérir encore un peu, même après sa mort, si ça n’embête aucun agent de la République.

IMG_2926Il y a tant à dire… je pourrais parler d’elle des jours durant. J’ai tellement de choses dans la tête… je voudrais tellement que plus de gens aient eu l’occasion et la chance d’enrichir leur vie de sa présence, de sa simple gentillesse, son sourire, sa discrétion, et sa dévotion pour ses amis… Je voudrais tant qu’il y ait plus de monde capable de la voir comme je la vois. C’est ce qui me fait le plus de peine dans sa mort. Son absence de mon quotidien, évidemment, mais aussi son absence du monde. Il est moins beau sans elle, c’est certain. Mais au moins, elle n’est pas absente de la maison.

C’est vraiment une chose que j’aime au Japon. La place des défunts dans la famille, et dans la maison. C’est une place physique, avec un coin dédié, et on vient s’y recueillir quand on est de passage ou qu’on visite des amis. Je trouve ça bien. Je n’ai jamais été porté sur le pèlerinage annuel du 1er Novembre -note l’ironie, c’est la date de son décès- au cimetière pour parler à une pierre dans la caillante. Et passer devant les photos des aïeuls dans le couloir, ou les apercevoir dans le cadre poussiéreux sous l’aquarium ne m’a jamais donné envie de méditer ou me recentrer sur eux ne serait-ce qu’un instant. Elle appartient à ce foyer, qu’on a construit ensemble, et je n’aurais pas aimé qu’elle n’en soit plus qu’une décoration. Non elle est là. Et même si on ne fera peut-être plus notre photo de mariage annuel, je suis content de pouvoir lui faire une place réelle, quel que soit mon futur personnel.

IMG_0604Ces photos de mariages, on n’en aura fait que 3. J’en avais prévu 55… mais qui sait ce que l’avenir nous aurait réservé? Ne vaut-il pas mieux se satisfaire de ces 5 fantastiques années, que de pleurer les 50 qui n’auront pas lieu? Si bien sûr. C’est pas tout de le dire, encore faut-il réussir à le faire… Mais le faire sans le dire d’abord, c’est impossible, n’est-ce pas?

1 an de mariage

2 ans de mariage

3 ans de mariageCe regard… quelle puissance. Son pseudo n’était pas piqué des hannetons finalement. La beauté éphémère de la fleur de cerisier, la puissance de sa douceur, la rapidité de son éclosion, et la durabilité du parfum qu’elle laisse dans le cœur de ceux qui viennent la contempler, longtemps après qu’elle soit tombée… Il n’y a pas de doute, Yumi était bien une Sakura.

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21 réflexions sur “Mon épouse, cette fleur.

  1. Je dois dire que je suis choqué de cette nouvelle.. Mais comme tu as le courage en toi, donc je ne réagirai pas tristement. Je dirai donc juste qu’à travers tes mots, tu as donné un beau souvenir de « Sakura » à tous tes lecteurs…

  2. C’est un très bel hommage que tu rends à notre petite princesse, elle le mérite amplement et je suis très émue bien sûr…voici un petit Haiku de Shiki Masaoka pour vous deux.
    « le cerisier a fleuri cette nuit
    au delà de la porte du temple
    Assieds toi sur le chemin »

  3. Tristesse et émotion…
    Les plus belles des fleurs finissent par tomber des cerisiers, certaines plus tôt que d’autres, emportées par un coup de vent trop fort. Avoir vécu un si bel hanami pendant ces années restera à jamais gravé dans ton cœur.

  4. J’ai pas sus retenir mes larmes a la fin
    Tu lui rends un bel hommage a travers tes photos et récit
    Votre histoire m’est gravé dans une partie de moi
    Je ne l’oublierai jamais

  5. Merci beaucoup Ondori d’avoir partagé  en mode « signature unique » ce contenu précieux et intime.

    À chaque printemps, les cerisiers fleuriront pour t’envelopper d’un nuage soyeux et caressant de pétales légers 🌸 et tu souriras, comme ça 😊

    quelle solitude
    après le feu d’artifice ~
    l’étoile filante

    Shiki

    Je t’embrasse bien fort.

  6. Mon Dieu, je ne savais pas …. Quel choc! Je me fais rare mais j’avais appris sa maladie il y a quelques mois et je me disais qu’avec son courage et ton amour elle allait gagner! Que la vie est parfois injuste!
    Ton article est un merveilleux hommage d’amour …
    Mes mots sont bien inutiles …. courage et respect
    Je me permet de t’embrasser bien fort et je pense aussi très fort à Sakura

  7. Moi aussi, je me souviens de son regard.
    Et, si je puis me permettre, je trouve que c’est à bon droit que vous pouvez être fiers.
    Amitiés
    Courage !

  8. Nom de Zeus… quel réveil pour un dimanche matin !
    Je n’ai même pas idée de ce que tu peux ressentir car les mots ne sont pas suffisant pour exprimer tout ce qui doit se passer en soi dans un tel moment, un moment dont j’ignore absolument tout.
    Mes pensées vont vers toi.

  9. Je suis vraiment triste d’apprendre cette nouvelle, je pensais que les choses allaient mieux pour elle… C’est un bel hommage que tu lui rends. J’espère qu’avec le temps tu parviendras à combler une partie de ce vide, et à être plus apaisé. Je te souhaite bien du courage pour la suite, et surtout de continuer d’aller de l’avant.
    Amitiés,
    L’anguille

  10. Très bel hommage que tu lui fais. Une fois encore, je n’ai pu retenir une larme.
    Je suis sûre que là où elle est, elle ne t’en veux pas de nous montrer des photos d’elle. Je pense même qu’elle doit être contente.

    Je suis rentrée du Japon hier et je peux te dire que c’est un pays vraiment magnifique. Je le savais déjà avant d’y aller mais maintenant que je l’ai vu de mes yeux, je le confirme. Je n’ai pas arrêté de penser à vous deux (et un truc idiot mais chaque ville où j’allais, je regardais les plaques d’égouts xD). j’espère vraiment y retourner un jour.

    A bientôt

  11. Oui, ce regard plein de force de Sakura / Yumi est fascinant. Je regrette vraiment de ne pas l’avoir connue. Non, elle ne t’en voudrait pas d’avoir publié toutes ces photos et de continuer ce blog car par cet hommage tu as trouvé le plus beau des moyens de la faire continuer à vivre et elle est toujours avec toi tant qu’il y a une place pour elle dans ton cœur.

  12. Comme c’est émouvant, comme votre Douce Sakura est vivante à travers votre beau et fort témoignage, bravo et je vous envoie une pensée positive et un amical Ganbaré !

  13. Une amie m’a fait suivre ce lien.
    ta femme vit à travers toi, à travers ces mots, et désormais à travers tous ceux qui te liront.
    courage.
    je n’ai perdu que ma grand mère, mais ça fait mal. Sauf qu’elle était vieille, certains diront que c’était normal. mais ça fait mal quand même.
    c’est normal de mourir d’un cancer, en général. mais ça fait mal quand même.
    mais cela nous rend humain. Sans amour, ça ne ferait pas mal.
    J’espère avoir cette force si un jour une personne chère tombe malade également. Je ne sais même pas comment l’envisager mais l’amour que vous vous portez est visiblement de toute beauté. J’espère aussi aimer autant un jour et être aimée autant.

    • Merci Emilie.
      Heureusement, non, il n’est pas « normal » de mourir d’un cancer en général. La plupart peuvent être soignés, et beaucoup de patients chaque année gagnent leur combat. Nous n’avons pas eu cette chance, mais nous tenions, et je tiens encore, à prôner le fait qu’un cancer, ce n’est pas une fatalité. Si on le considère comme tel, il le devient.

      41 jours avant son décès, voilà ce qu’écrivait Sakura dans son journal (en cours de traduction)

      意識がちゃんとしている間はなるべく精神を強く保って、明るいことを考えるようにしよう、雄鶏が言うように。難しい時は泣いたりしたらええやん。バランスとったらええねんな。よし。
      Tant que je suis encore lucide, je dois autant que possible garder une grande force morale et penser à des choses gaies, comme « Ondori » me l’a dit, et dans les moments difficiles,me laisser aller à pleurer, et trouver ainsi un équilibre. Allez !

      Un travail d’équipe comme tu le vois, certes, 41 jours après son décès, j’ai l’impression d’être le dernier joueur de l’équipe sur le terrain, mais le match n’est pas fini.

      A bientôt!

  14. C’est un très bel hommage, poignant et touchant. Elle avait l’air d’être une très belle personne. Je suis sûre que nous aurions pu devenir amies si nous nous étions connues.

  15. juste 1 mot ondori, MAGNIFIQUE. tes paroles denonce l amour que tu lui portais et ton regard sur elle montre a qu elle point vous vous aimiez.je suis triste pour vous et pour toi . je me demande pourquoi tant de malheur dans des etres qui ne demande cas en donner l un a l autre . quel gachis. je te souhaite tout le bonheur du monde . soit fort et courageux.

    seb

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