L’odeur de l’encens.

Bien le bonjour! J’espère que tu es prête (oui aujourd’hui, pour une fois, j’accorde au féminin, y a pas de raison que je parle toujours au masculin, je sais que vous êtes nombreuses à suivre mes pages), prête disais-je, à repartir en promenade. Hier, persuadés que nous allions profiter d’un superbe soleil, nous avons décidé d’une expédition un peu à la dernière minute à Ikoma-san. Nous ne savions pas grand chose du site, si ce n’est qu’il abrite au moins un grand temple, le Hôzan-Ji. Si nous n’avons finalement eu droit qu’à un temps couvert, ce qui nous attendait là haut va me laisser longtemps un souvenir particulier, mélange de sensations brouillées et agréables, comme un rêve qui se dissipe lentement dans les fumées blanches de bâtonnets qui brûlent. Et cette odeur permanente d’encens, plus forte que je ne l’aurais cru possible en plein air…

Comme souvent, nous n’avons pas particulièrement bien préparé notre expédition. Nous savons qu’à Ikoma-san, il y a plusieurs temples, dont le Hôzan-ji qui m’intéresse plus spécialement. Nous arrivons donc à la gare, et trouvons le funiculaire qui nous emmène au sommet de la montagne, à seulement 642 mètres d’altitude. Nous voilà embarqués à bord, avec beaucoup de familles et de jeunes enfants.

Et pour cause! Au sommet de la ligne se trouve un parc d’attraction. Mais nous, on n’est pas là pour des tours de manège, on est là pour se mettre au vert et se promener dans la nature. Nous bifurquons donc directement à gauche, et empruntons le chemin qui redescend de la montagne en longeant la ligne de funiculaire. C’est un chemin particulièrement apprécié lors de la floraison des cerisiers, mais comme tu le sais, cette période est déjà passée, et nous en avons profité ailleurs. Pourtant, il en reste quelques vestiges.

Est-ce dû à l’altitude? Je ne sais pas, toujours est-il que quelques cerisiers nous font encore le plaisir d’arborer leurs fleurs, bien plus blanches que celle observées il y a quelques jours, mais tout aussi belles. Et puis, comme un peu partout ces temps-ci, le sol est couvert des pétales fraîchement tombés, comme une rue un lendemain de carnaval, couverte des confettis lancés par les enfants la veille.

Nous entamons donc notre descente. La pente est raide, les cailloux glissants, et pour être tout à fait franc, ce premier tronçon n’offre rien d’exceptionnel, si ce n’est un silence et une odeur de verdure extrêmement agréables. Il fait frais.

Nous voilà rapidement en plein cœur de la forêt. Nous pourrions être en France, ou ailleurs, le décors ne trahit pas notre position géographique. Ici, ce sont les mêmes règles entre marcheurs. Quand on croise quelqu’un qui monte, on se salut. Et c’est agréable de ne pas avoir de traitement différent en réaction à ma couleur de peau.

Au bout d’un moment, une pancarte nous indique une « cascade ». Nous décidons d’aller voir de plus près, et notre route coupe alors la ligne de funiculaire empruntée plus tôt. L’occasion d’une petite photo.

L‘occasion aussi de jeter un œil à la vue sur la ville d’Ikoma à nos pieds.

Le chemin qui nous mène à cette mystérieuse cascade est irréel. Je ne sais pas trop comment te décrire ça. Un tout petit chemin qui passe entre d’anciennes maisonnettes agglutinées et sorties de nul part. On avance là avec l’impression de pénétrer dans une propriété privée par le jardin.

Malgré le grand nombre de petites maisons et des indices de vie humaine (scooters, jardins entretenus…), l’endroit semble désert, à l’exception de quelques voix entendues par ci par là, mais qui ne semblent pas appartenir à des corps. On entend bien le ruissellement de l’eau, alors on continue d’avancer. Et tout à coup, sans sommation, nous voilà propulsés dans un autre temps.

Le sous bois dans lequel nous nous retrouvons a tout du décors de cinéma. A la tombée de la nuit, ce serait un décors de film d’horreur sur fond de mythologie Japonaise (un véritable Project Zero pour les fans de jeux vidéo). A cette heure-ci, dans cette fraîcheur et ce calme, cela ressemble à un site abandonné que nous serions les premiers à découvrir après des centaines d’années d’oubli.

Tout est en pente. Tout est encastré dans une sorte de faille en plein milieu de la montagne. Autour de nous, des autels shintô poussiéreux, mais encore alimentés en offrandes (ananas, pièces de monnaie etc…), des torii à l’agonie, des statuettes oubliées, et cette odeur d’encens si forte qu’on a peine à croire qu’elle soit diffusée par les rares humains qui passent par ici.

L‘ambiance est inénarrable. On nage en plein sacré. Le délabrement même du lieu semble s’inscrire dans un processus divin, et constitue à lui seul tout l’onirisme de l’endroit. Le champs lexical visuel est constitué de mousses, de roches, d’arbres, de prières oubliées, et d’avertissements du caractère sacré de l’espace (pierres gravées, torii, shimenawa -ces cordes tressées autour des arbres ou des rochers, et qui balisent les lieux sacrés-).

Et la cascade? En fait de cascade, nous trouvons une sorte de filet d’eau qui s’échappe timidement d’un aplomb. La vigueur de cette cascade s’accorde parfaitement avec l’ambiance essoufflée du lieu.

Nous quittons ce lieu extraordinaire en repassant au milieu des maisons désertes, à l’image de cette maison de thé. La pièce est allumée, le thé chauffe, on se demande juste pour qui et par qui?

Notre chemin serpente donc entre les bâtiments détruits, les autels confidentiels et les fleurs naissantes.

Alors que j’ai peine à réaliser que ce que je viens de voir était réel, nous approchons du seul temple dont nous avions connaissance sur ce site : le Hôzan-Ji. Il s’agit d’un ancien temple bouddhiste qui servait (et sert toujours??) de lieu d' »entrainement » ou de formation aux moines. Nous en approchons sans vraiment le savoir, et surtout sans nous douter de son importance. Pour l’instant, nous sommes plus amusés par un col-vert qui chasse sans relâche les pigeons au bord de sa marre. Hilarant.

Le pauvre passe vraisemblablement sa journée à ça!

Une fois qu’on a bien rit, nous nous dirigeons vers ce qui semble être une entrée, non sans avoir jeté un œil aux statuettes rassemblées sur un petit muret.

Nous ne le savons pas encore, mais ceci est une entrée dérobée du temple. Tu verras plus loin que l’entrée principale annonce bien l’importance du lieu. Mais nous, à ce moment là, nous ne sommes même pas conscients d’être aux portes du Hôzan-ji. Nous avançons dans la petite cour intérieure.

Rien d’extraordinaire à première vue, si ce n’est la statue encastrée dans la roche surplombant le site, et que tu peux apercevoir en haut à gauche de l’image. Ici aussi le calme règne, et une odeur d’encens commence à se faire sentir.

Avançons de quelques pas. Nous allons être cueillis par la beauté du spectacle, aussi inattendu qu’une averse d’été.

Je ne suis pas doué pour les panoramiques et je n’ai pas de logiciel ou d’appareil qui les crée automatiquement. Mais ce bricolage te permettra au moins d’avoir une vue d’ensemble du site. Je te suggère de l’agrandir (en cliquant dessus), de façon à pouvoir le regarder plus en détail. Nous voilà donc frappés par la taille du site, le nombre de bâtiments, et surtout, l’épaisse fumée blanche qui embrume tout le lieu. Elle est accompagnée par une odeur extrêmement forte d’encens. Si un peu plus tôt j’avais été surpris de la puissance de cette odeur en plein air, cette fois, je n’arrive tout simplement pas à imaginer combien de bâtons d’encens ont dû brûler ici pour que l’air ambiant soit si chargé. Il baigne de nombreuses statues que je vais te présenter via quelques clichés.

Je retrouve ici quelques vaches, dont la présence ne m’étonne plus, contrairement à ma première rencontre avec l’une d’elles lors de cette balade.

Et lorsque je parle d’une brume ambiante, je ne plaisante pas, voici d’ailleurs quelques images qui font bien ressortir cette fumée odorante.

Encore un petit tour, un tel lieu regorge évidemment de jolies choses à voir, mais notre visite n’est pas terminée!

Nous apercevons des escaliers qui semblent monter en direction de la statue qui nous surplombe. On ne risque pas grand chose à monter voir…

A chaque palier, un autel, et des moines qui nous saluent. Les bruits ici se contentent d’être les pièces qui tombent dans les troncs, les cloches sonnées par les fidèles, et les claquement de mains qui ponctuent les prières. En prenant un peu d’altitude, on peut observer plus attentivement les toits des bâtiments, et particulièrement celui du temple principal, en chaume.

Et quelques détails impressionnants…

Mais continuons notre ascension, car nous allons encore être surpris!

Le chemin qui s’ouvre devant nous est constitué de pierres qui ont été striées, sans doute pour leur éviter d’être trop glissantes les jours de pluie. Le chemin est long, les pierres sont nombreuses…

Au détour d’un escalier, une pagode à deux étage se dresse fièrement, comme pour nous dire « allez-y allez-y! Continuez, vous êtes sur la bonne voie! »

Et comme si cela ne suffisait pas, le chemin se décore d’une armée de Jizô, arborant leur serviette rouge, guides des âmes dans le royaume des morts. Réellement impressionnant, j’ai voulu les compter, puis j’ai abandonné.

Nous voilà rendus au sommet. Comme souvent, ce qui nous y attend n’est pas plus extraordinaire que ce qui nous y a mené. Pour cette fois, l’accès à la statue dans la roche est fermé, et nous pouvons observer un pavillon vieillissant. Rien d’exceptionnel donc… Rien? Il y a quand même une petite chose surprenante…

Oui, oui! cet arbre là! ces fleurs! Ne serait-ce pas… Mais si! Aussi seul qu’un naufragé en plein océan, c’est bien un cerisier encore dans la force printanière qui nous attend ici. Il s’agit même de cette variété de cerisier dont j’ignore le nom mais dont les fleurs présentent un nombre de pétales extravagant. Regarde :

Rien que pour ça, ça valait le coup de monter! Mais maintenant nous pouvons quitter cet endroit perdu au milieu de la montagne de Ikoma. Nous redescendons vers le Hôzan-ji, et le quittons par l’entrée principale. Comme promis, tu vas pouvoir juger de la différence de standing avec l’entrée que nous avons emprunté.

Au loin, la vue sur la ville que nous allons rallier à pied. Le torii qui nous accueille (quand on arrive dans le bon sens), est gigantesque, comme le montre mieux ce cliché :

Il est précédé (suivi dans notre cas) d’une grande allée ornée de centaines de lanternes. Elles nous accompagnent lorsque nous quittons le site, et que petit à petit l’odeur de l’herbe remplace celle de l’encens.

Pour autant, notre périple n’est pas terminé. Le chemin que nous empruntons maintenant est constitué d’escaliers qui sillonnent une ville elle aussi relativement déserte (j’ai pensé que les habitations ici étaient plutôt des résidences secondaires, mais je n’en ai pas eu confirmation…). Mes jambes peuvent témoigner aujourd’hui que descendre, descendre, descendre, c’est aussi fatiguant que monter…

La descente à au moins le mérite de nous assurer une bonne transition entre les deux environnements ésotériques rencontrés plus tôt, et le retour à la ville et à son métro pour rentrer chez nous. Nous marchons longtemps, suffisamment longtemps pour nous permettre une petite pause.

Et repartir…

Ce qu’il y a de bien avec les escaliers, c’est que quand on croit que c’est fini, il y en a toujours qui apparaissent!

Heureusement, nous avons fini par rentrer chez nous, et nous nous reposons avant de pouvoir repartir vers de nouvelles aventures qui, j’espère, te feront voyager un peu à nos côtés!

A bientôt!

22 réflexions sur “L’odeur de l’encens.

  1. j’ai beaucoup apprécié cette visite et j’ai ri en reconnaissant un cerisier rose qu’on appelle tout bêtement en France un cerisier du Japon pas très original!! J’habite près de Grenoble et des avenues ont ces cerisiers de chaque côté et lorsque les pétales tombent les trottoirs sont tout roses. à bientôt voilà un blog que je viens de découvrir par l’intermédiai
    re de « au bord du Léman »

    • Bienvenue ici! Il est amusant de constater que le monde est vraiment petit… Vous arrivez chez moi au Japon par le blog d’un ancien expatrié au Canada, réinstallé sur le Léman, et nous sommes, vous et moi, Grenoblois…

      Merci pour l’info sur le « nom » du cerisier! J’ai retrouvé le nom que j’avais entendu avant : cerisier à fleurs doubles… Il est bon de préciser qu’ici, il y a évidemment moultes variétés de cerisiers, celle ci s’appelant 八重桜 (yaezakura : fleurs à 8 couches).
      Merci et encore bienvenue!

    • Merci Sensei!
      C’est marrant, j’ai failli ne pas les faire ces photos, tout absorbé que j’étais par l’ambiance du lieu. J’ai rebroussé chemin quand je me suis aperçu que j’avais oublié d’entrer dans le détail.

      Deux clics, quelques secondes, et à l’arrivée, deux clichés parmi mes préférés de la journée, et qui resteront pour toujours un déclencheur de souvenir de ce lieu. Il aurait été dommage que je ne rebrousse pas chemin, non?

  2. ahhhh…j’adoooooore !!!
    Super escapade…montagne, nature, silence, temple « perdus » avec très peu de touristes bruyants, quelques o-Jizô-san, des cerisiers, des pieds endoloris, de belles photos…et peut-être un bon bento pour reprendre des forces…quelle belle journée… j’espère que t’as bien profité..pense à moi dans ma grise jungle urbaine. Heureusement qu’il y’a un peu de soleil.

    • Merci Sokea! Oui j’en ai bien profité, même si mes jambes en ont payé le prix jusqu’à ce matin, où ça commence à passer🙂

      Pas de bento non! Ce jour là on a mangé un katsudon quand on est arrivé en bas!

  3. Magnifique balade !! Merci à toi et à Sakura de nous l’avoir fait découvrir. J’aime beaucoup ce genre de promenade en pleine nature, vieux temple, etc …
    De très jolies photos comme d’habitude🙂

    • Merci! Pour les photos, j’aurais vraiment préféré un beau ciel bleu plutôt que cette lumière blanche, mais en même temps, je crois que ces deux lieux (sous-bois et temple), n’auraient pas eu du tout le même impact sur moi.

      En tout cas, merci de nous y avoir suivi🙂

  4. Alalalala !!! Je suis tellement jalouse ! Que vous ayez pu voir les paysages unique de ce pays, j’aimerais tellement y vivre …. U_U

    • Bonsoir Alessa, merci de ton commentaire et bienvenue sur ces pages! En attendant que tu viennes vivre au Japon, j’espère que tu profiteras des balades que je propose😉

  5. Typiquement le genre de balades que j’adore, pleine de découvertes et d’inattendu. En plus avec quasiment personne comme ça c’est génial, ça rajoute encore plus au caractère mystique du lieu.
    J’aime beaucoup aussi les photos de la descente avec vue sur la ville.

    En tout cas, j’ai été ravie de lire cet article. Oui j’ai décidé de m’accorder au féminin.

    • lol!!
      Oui niveau mystique ce jour là, on a été servis! l’ambiance était vraiment particulière! Et moi aussi j’ai beaucoup aimé la descente sur la ville, mais il faut le dire, les escaliers nous ont vraiment coupé les pattes, ça enlève un peu du charme de la balade, mais la vue était belle ^^

  6. « L’agitation de la vie mondaine ne facilite ni le recueillement ni l’accomplissement de pratiques suivies auxquels se plaisent les esprits religieux et ces besoins justifient la création des monastères plus ou moins retranchés du monde. Mais, là encore, les moines vivent en communauté et cette vie commune elle-même peut gêner certains d’entre eux. Ce sont ces derniers qui partent en anachorètes vers le désert ou la montagne pour y trouver un isolement à peu près absolu. »

    Le shugendo, histoire, doctrine et rites des anachorètes dits yamabushi

  7. Je préfère les photos de cette viste ^^ Plus chaleureuses, plus claquantes ! Bon en meme temps c’était pas la meme saisons😄

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